NICOLAS SARKOZY ET LES FRANCAIS - 2007 - 2012

JEAN-PIERRE JOUYET - DE ROCARD A SARKOZY

Ouverture à gauche, Europe, Libye…

De Rocard à Sarkozy

Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, a fait toute sa carrière dans les cabinets de gauche. Aujourd’hui, l’ex-ami de Hollande fait un premier bilan après trois mois dans le gouvernement Sarkozy
 

Le Nouvel Observateur. - Le social-démocrate que vous êtes a-t-il toute sa place au gouvernement ?
Jean-Pierre Jouyet. - Je m’y sens parfaitement à l’aise. On m’a confié une tâche exaltante dans un domaine que j’ai toujours affectionné. J’ai une liberté d’action, de réflexion, de proposition. Pour les sociaux-démocrates, aujourd’hui, la question est de savoir comment accompagner les mutations économiques et repenser l’organisation sociale dans un contexte global. J’ai rencontré récemment le Premier ministre socialiste portugais, José Sôcrates. Il vient d’achever une réforme de l’enseignement supérieur, une réforme des retraites dans le public, 11 a supprime les régimes spéciaux, il a contractualisé les rapports dans la fonction publique, il y a là-bas aussi un service minimum… Quand vous voyez ça, vous vous dites qu’il n’y a pas le quart de ces réformes qui figurerait dans le programme du PS ! Il y a quand même un décalage entre ce qui se fait en dehors de chez nous sous des gouvernements sociaux-démocrates et certaines réactions françaises…

N. O. - L’ouverture va-t-elle gommer les différences entre la gauche et la droite ?
J.-P. Jouyet. - Elles ne sont déjà plus de même nature qu’auparavant. Certains clivages persistent, compte tenu des appareils et des programmes. Mais les choses sont en train d’évoluer. La droite s’adapte fortement sous l’impulsion du président de la République, qui souhaite justement dépasser ces clivages traditionnels, quitte à bousculer son propre camp. La gauche a un travail de reconstruction, de rénovation à entreprendre. Qui peut dire aujourd’hui sur quels enjeux les différences apparaîtront quand ces mouvements seront achevés ?

N. O. - Comment avez-vous réagi aux critiques de vos amis socialistes ?A ceux qui laissent entendre, comme le premier secrétaire du PS, que vous avez toujours été de droite ?
J.-P. Jouyet. - Me dire cela à moi, qui ai successivement travaillé avec Michel Rocard, Jacques Delors et Lionel Jospin ! Il faut être raisonnable ! La plupart des échanges que j’ai eus avec mes anciens camarades ont été parfaitement amicaux, malgré les divergences d’approche ou les désaccords politiques, que je comprends. Ce que je vois, c’est que l’ouverture qui avait été considérée comme tactique est aujourd’hui une composante forte et structurante de la démarche du président de la République. Pour le reste, je fais la part des choses. J’ai conservé avec les personnes qui m’importent parmi les responsables socialistes des rapports de respect et de confiance. Pour les autres, les fractures étaient déjà apparues antérieurement.

N. O. - François Hollande et Ségolène Royal font-ils encore partie des personnes qui vous importent ?
J.-P. Jouyet. - François Hollande en fait bien évidemment partie, sans aucun doute.

N. O. - Le style Sarkozy tranche-t-il avec ce que vous avez connu comme pratique du pouvoir ?

J.-P. Jouyet. - Sur la modernisation du comportement politique, le dépassement des clivages, la vision des rapports démocratiques, il tranche beaucoup. Cela me paraît très proche de ce qu’aurait pu faire Michel Rocard s’il en avait eu les moyens, ou Jacques Delors s’il avait été candidat et élu en 1995. Lionel Jospin, en revanche, avait une vision beaucoup plus classique.

N. O. - Dans l’affaire libyenne, un peu plus de classicisme n’aurait-il pas été bienvenu de la part de l’Elysée ? Comment expliquez-vous le trouble de nos partenaires européens sur les contreparties à la libération des infirmières bulgares ?
J.-P. Jouyet. - Tout le monde se réjouit de ces libérations. En France, mais aussi en Europe. Ne confondons pas quelques commentaires de presse et les réactions de nos partenaires européens. Ces derniers savent comment a été traité ce dossier, en liaison avec la Commission et les présidences successives. Ils n’ignorent pas que pour certains pays, telle la Libye, rien ne se fait de sérieux sans qu’entrent en jeu des relations personnelles. D’où le rôle efficace de Cécilia Sarkozy. Vous évoquez enfin des contreparties, qui n’ont jamais existées, à ma connaissance. Ce ne sont pas les contrats d’armement ou d’équipement, en matière nucléaire notamment, qui ont permis la libération des infirmières. Mais l’inverse. N’inversons pas les facteurs, la cause et l’effet. Sans ces libérations, la Libye ne pouvait pas redevenir un partenaire à part entière de la France. C’est ce que nous sommes en train de constater, au-delà des polémiques estivales auxquelles les déclarations du président de la République et la création d’une commision d’enquête parlementaire doivent mettre un terme.

N. O. - Vous n’avez pas le sentiment défaire de la figuration au gouvernement ?
J.-P. Jouyet. - Si je fais de la figuration, c’est de la figuration très active ! Il faut se reporter quelques mois en arrière pour mesurer le travail accompli avec Bernard Kouchner. Le président de la République avait annoncé le retour de la France en Europe. Depuis, nous avons proposé et trouvé un accord sur le nouveau traité, ce qui permet de sortir de l’incertitude institutionnelle des quinze dernières années. Nous avons renoué des liens de confiance avec nos partenaires européens, et en premier lieu l’Allemagne, et avec la Commission européenne. Pour ma part, je passe deux jours par semaine à Strasbourg et à Bruxelles. Nous avons ouvert les débats politiques nécessaires sur la concurrence et es services publics, sur la politique industrielle, sur la fiscalité écologique. Nous avons commencé à dénouer les contentieux avec Bruxelles. Nous avons engagé le travail de préparation de la présidence française de l’Union européenne l’année prochaine. Vous voyez que ce n’est pas rien !

N. O. - Le «minitraité» va-t-il réconcilier les Français avec l’Europe ?
J.-P. Jouyet. - Ce n’est pas un minitraité ! Quand vous regardez le projet distribué par la présidence portugaise sur la base du mandat donné par le Conseil européen du 22 juin, vous voyez que c’est un traité qui contient des avancées institutionnelles et diplomatiques très importantes par rapport au traité de Nice. Ces orientations ont été comprises par la majorité des responsables politiques, mais aussi par nos concitoyens. Je constate, suite au succès du Conseil européen le 22 juin, le retour de la France en Europe, mais aussi le retour de l’Europe en France. Je pense en particulier au défilé des 27 régiments européens le 14-Juillet. Une majorité de Français ont de nouveau confiance en l’Europe. Cela n’était plus arrivé depuis trois ans !

N. O. - Si les Français ont de nouveau confiance, vous n’avez donc aucune raison de craindre de les laisser s’exprimer sur ce texte par référendum ?
J.-P. Jouyet. - Le président de la République s’est exprimé très clairement sur ce sujet pendant la campagne électorale. Il a choisi la voie de la ratification parlementaire. Cet engagement a beaucoup pesé auprès de nos amis européens pour obtenir ce nouveau traité. Au moins 23 de nos 27 partenaires vont d’ailleurs utiliser le même mode de ratification. Pour autant, il est nécessaire que nos concitoyens s’approprient ce nouveau texte et puissent en débattre. C’est pourquoi je participerai à des réunions citoyennes à la rentrée, à des débats, à des colloques, en y associant tous ceux qui le souhaitent.

N. O. - Au printemps dernier, le ministre Dominique de Villepin s’était engagé auprès de nos partenaires européens à assainir nos finances publiques en 2010. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy laisse entendre que ce sera plutôt en 2012. La parole de la France est-elle encore crédible ?
J.-P. Jouyet. - La parole de la France est tout à fait crédible. Le fait que le président de la République se soit rendu à Bruxelles dès sa prise de fonction, qu’il soit venu expliquer notre politique économique devant l’Eurogroupe, qu’il ait pris l’engagement de réduire le déficit budgétaire et la dette. Tout ceci prouve le sérieux de sa démarche, qui est profondément européenne.

N. O. - Vous ne vous sentez pas tenus par les engagements donnés par les gouvernements précédents ?
J.-P. Jouyet. - Ce n’est pas comme cela que ça marche. Nous nous sentons tenus par les obligations du pacte de stabilité et du traité. Nous les respectons déjà en ce qui concerne le déficit budgétaire. Quant à la dette, il y avait une sorte de gentleman’s agreement pour indiquer un retour sous la barre des 60% du PIB en 2010. Nous répondons aujourd’hui que nous ferons nos meilleurs efforts. C’est sûr, il est plus facile de prendre un tel engagement pour un gouvernement sortant que pour un gouvernement qui arrive ! Le problème de l’endettement ne date pas d’hier. De plus, sept des treize pays de la zone euro ont plus de 60% d’endettement.

N. O. - Il l’était il y a six ans, à la fin du gouvernement Jospin. . .
J.-P. Jouyet. - Oui, mais le contexte économique était différent en termes de croissance et d’héritage de dépenses publiques. Et puis, depuis vingt ans, l’endettement connaît une progression continue. Je vous renvoie au rapport Pébereau…

N. O. - Vous avez déclaré récemment vouloir «influer sur les décisions» de la Banque centrale européenne (BCE), vous voulez remettre en question son indépendance ?
J.-P. Jouyet. -J’ai dit deux choses. La première, c’est que la Banque centrale européenne est indépendante et que ses membres, pas plus que ceux de la Commission, ne doivent être influencés. Mais l’indépendance, ce n’est pas l’indifférence à l’environnement économique, à l’activité des entreprises et aux délocalisations. C’est mon deuxième point. S’il est normal que la BCE regarde les réformes accomplies dans tel ou tel pays, il est aussi normal que les responsables politiques puissent faire part de leur inquiétude sur l’instabilité monétaire internationale. Les Français ne sont pas les seuls à le dire. Il y a des problèmes de parité avec le yuan chinois ou le yen japonais. La poursuite d’une politique de l’euro très fort n’est pas sans conséquence sur les exportations de la zone euro, même si cela nous permet de réduire le coût de nos importations. Cela ne nous exonère en rien, bien sûr, de l’effort nécessaire d’amélioration de notre compétitivité, ni du travail de coordination des gouvernements de la zone euro.

N. O. - Europe doit-elle continuer à s’ouvrir ou doit-elle se protéger ?
J.-P. Jouyet. - L’Europe doit protéger ses citoyens et défendre ses intérêts. Les Français ont manifesté leurs inquiétudes à cet égard. Il n’y a aucune contradiction entre le fait que l’Europe s’ouvre - et elle doit aussi continuer à s’ouvrir - et le fait qu’elle défende ses intérêts, comme le font de leur côté les Etats-Unis, le Japon ou la Chine. Il n’y a la nulle question de protectionnisme ou de nationalisme économique. Au contraire ! Il faut sortir des idées préconçues

 

Matthieu Croissandeau
Le Nouvel Observateur

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